Un article du Times accuse Gianni Infantino d'avoir touché un salaire parallèle non déclaré, versé par la société organisatrice du Mondial 2026 aux États-Unis. La FIFA dément en bloc. Mais dans l'univers de la gouvernance du football mondial, les démentis fermes ont rarement suffi à éteindre les incendies.
Les faits
Ce mardi, la FIFA a publié un communiqué catégorique, par la voix de l'un de ses porte-parole, pour rejeter les accusations du quotidien britannique The Times. Selon le journal, Gianni Infantino aurait perçu un second salaire, non déclaré, de la part de l'entité chargée de l'organisation de la Coupe du monde 2026 sur le sol américain. Un « double revenu » qui, s'il était avéré, poserait des questions massives en matière de transparence et de conflits d'intérêts au sommet de l'institution qui régit le football mondial.
La FIFA qualifie ces allégations d'infondées. Point. Pas de détail supplémentaire sur la nature exacte des flux financiers entre l'instance et la structure organisatrice américaine, pas de publication de documents comptables pour appuyer le démenti. Un communiqué sec, défensif, calibré pour couper court au débat — un classique de la communication de crise zurichoise.
Notre lecture
Soyons honnêtes : on ne sait pas, à cette heure, si les accusations du Times reposent sur des preuves solides ou sur des sources fragiles. Le journalisme d'investigation britannique a ses heures de gloire et ses ratés. Mais ce qu'on sait, en revanche, c'est que la FIFA de Gianni Infantino est une machine à produire des zones grises.
Depuis son accession à la présidence en 2016, l'ancien secrétaire général de l'UEFA a multiplié les controverses : les meetings secrets avec le procureur général suisse, le déménagement personnel au Qatar pendant la préparation du Mondial 2022, l'opacité autour de sa rémunération globale, les contrats télévisuels négociés dans des conditions discutables. À chaque fois, la même mécanique : révélation médiatique, démenti ferme, puis silence radio jusqu'à ce que le cycle d'information passe à autre chose.
Dans le football mondial, l'absence de preuve n'a jamais été la preuve de l'absence.
Le vrai problème n'est même pas de savoir si Infantino a touché ou non un chèque supplémentaire. Le vrai problème, c'est que l'architecture financière de la Coupe du monde 2026 est d'une complexité telle qu'elle rend ce genre d'accusation structurellement plausible. Quand vous créez une entité spécifique pour organiser un tournoi à 48 équipes sur trois pays, avec des flux financiers colossaux entre la FIFA, les fédérations locales, les sponsors et les opérateurs logistiques, vous fabriquez mécaniquement des angles morts. Et dans ces angles morts, la suspicion prospère.
Il y a aussi un élément de contexte qu'il ne faut pas ignorer : The Times n'est pas un tabloïd à sensation. C'est un journal qui a les moyens et l'habitude de documenter ses affirmations, notamment dans le sport. Quand le Times publie, il y a généralement de la matière derrière. Cela ne signifie pas que l'accusation est vraie — cela signifie qu'elle mérite mieux qu'un communiqué de trois lignes en guise de réponse.
Et c'est précisément là que la FIFA pèche, une fois de plus. Un démenti sans transparence, c'est un aveu de faiblesse déguisé en posture de force. Si Infantino n'a rien à cacher, pourquoi ne pas ouvrir les livres ? Pourquoi ne pas mandater un audit indépendant et public ? La réponse, on la connaît : parce que la FIFA fonctionne encore, en 2026, comme un État dans l'État, avec ses propres règles de divulgation et sa propre définition de la transparence.
Ce qu'il faut surveiller
Plusieurs éléments vont déterminer si cette affaire meurt dans l'œuf ou devient un véritable scandale :
1. La suite éditoriale du Times. Si le journal publie des documents, des relevés bancaires, des témoignages nommés, la pression deviendra insoutenable. Si l'article reste isolé, la FIFA aura gagné son pari du silence.
2. La réaction des instances de contrôle. La commission d'éthique de la FIFA — dont l'indépendance réelle fait sourire quiconque suit le dossier depuis dix ans — va-t-elle s'autosaisir ? Et du côté américain, le Department of Justice, déjà très actif sur les affaires de corruption dans le football depuis le FIFAgate de 2015, pourrait-il s'intéresser à des flux financiers impliquant une entité basée aux États-Unis ?
3. Le timing politique. Nous sommes à quelques mois du coup d'envoi du Mondial 2026. Infantino a besoin d'une édition sans tache pour graver son héritage. Toute turbulence maintenant est une menace existentielle pour son narratif de président bâtisseur.
En résumé : la FIFA dit que c'est faux, le Times dit que c'est vrai, et la vérité, comme souvent dans le football, est probablement enfouie quelque part dans un tableur Excel que personne ne veut nous montrer.
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