Quand votre employeur paie vos impôts, c'est un avantage en nature. Quand la FIFA paie ceux de son président à hauteur de 3,6 millions d'euros, c'est un système. Une enquête conjointe du Monde et du New York Times révèle que l'instance suprême du football mondial a pris en charge la facture fiscale américaine de Gianni Infantino. Et personne ne semble trouver ça anormal à Zurich — pardon, à Miami.
Les faits
Selon les révélations croisées du Monde et du New York Times, la FIFA a réglé les impôts dus par Gianni Infantino aux États-Unis pour les années 2024, 2025 et 2026. Le montant total de cette prise en charge s'élèverait à 3,6 millions d'euros. Un chiffre qui donne le vertige quand on le rapporte au quotidien de n'importe quel contribuable lambda, mais qui semble couler de source dans l'écosystème feutré de l'instance mondiale.
Pour comprendre le mécanisme, il faut rappeler que Infantino a délocalisé une partie de son centre de vie aux États-Unis, dans la foulée du déménagement stratégique de la FIFA vers Miami et de la préparation de la Coupe du monde 2026 sur le sol américain. Ce transfert de résidence a engendré des obligations fiscales américaines que le président italo-suisse n'aurait visiblement pas eu à assumer de sa poche.
La FIFA, organisation à but non lucratif basée en Suisse, se retrouve donc dans la position singulière de financer les obligations fiscales personnelles de son dirigeant dans un pays tiers. Un montage qui, s'il n'est pas nécessairement illégal, pose des questions de gouvernance vertigineuses.
Notre lecture
Soyons clairs : ce n'est pas un scandale, c'est un symptôme. Le symptôme d'une organisation qui, malgré les promesses de réforme post-Blatter, continue de fonctionner comme un État dans l'État, avec ses propres règles, sa propre logique et son propre rapport à l'argent.
3,6 millions d'euros d'impôts pris en charge par une organisation « à but non lucratif » : le football mondial a décidément un sens de l'humour très particulier.
On pourrait arguer que ce type de « tax equalization » — la prise en charge des surcoûts fiscaux liés à une expatriation — est une pratique courante dans les grandes multinationales. C'est vrai. Sauf que la FIFA n'est pas une multinationale comme les autres. Elle est dépositaire de l'intérêt général du football, financée par des revenus qui proviennent, in fine, des supporters, des diffuseurs et des fédérations du monde entier. Quand cet argent sert à payer les impôts du patron, il y a un problème de principe que toute la sophistication comptable du monde ne peut effacer.
Et puis il y a le contexte. Infantino a orchestré le déménagement d'une partie des opérations de la FIFA vers les États-Unis. C'est un choix politique et personnel qui a des conséquences fiscales. Faire supporter ces conséquences par l'institution qu'il dirige, c'est confondre allègrement intérêt personnel et intérêt institutionnel. Une confusion qui, à la FIFA, ressemble davantage à une tradition qu'à un accident.
Le plus troublant, c'est peut-être l'absence totale de surprise que cette révélation suscite. Après les montres de luxe, les jets privés et les salaires pharaoniques, qui s'étonne encore ? La FIFA a créé autour de sa présidence une bulle d'impunité financière si épaisse que chaque nouvelle révélation glisse dessus comme l'eau sur les plumes d'un canard. Et c'est précisément ça, le vrai scandale : la normalisation de l'indécence.
Ce qu'il faut surveiller
Premièrement, la réaction — ou l'absence de réaction — du Conseil de la FIFA. L'instance de gouvernance interne va-t-elle demander des comptes ? L'histoire récente suggère que non, mais la double exposition médiatique Monde + New York Times pourrait forcer un minimum de transparence.
Deuxièmement, les implications juridiques côté américain. Les autorités fiscales américaines (IRS) sont notoirement moins complaisantes que leurs homologues suisses quand il s'agit de montages financiers impliquant des organisations à statut spécial. Si la prise en charge fiscale n'a pas été correctement déclarée et traitée, les conséquences pourraient dépasser le cadre de la simple polémique.
Troisièmement, l'impact sur la candidature d'Infantino à un éventuel nouveau mandat. Chaque révélation de ce type nourrit l'argumentaire de ceux qui, en coulisses, rêvent d'une alternance au sommet du football mondial. Reste à savoir si quelqu'un osera transformer ces murmures en opposition ouverte.
Enfin, il faudra observer si cette affaire relance le débat de fond sur le statut juridique et fiscal de la FIFA elle-même. Une organisation qui génère des milliards et paie les impôts de son président tout en se revendiquant « non lucrative » : à un moment, la fiction a ses limites.
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