Rémy Rioux, ancien patron de l'Agence française de développement, se propose de réfléchir avec la FIFA à son modèle économique. Une offre qui a le mérite d'exister — dans un contexte où l'instance de Gianni Infantino accumule les milliards tout en accumulant les critiques. Décryptage d'une proposition aussi surprenante qu'intrigante.
Les faits
Rémy Rioux, ex-directeur général de l'Agence française de développement (AFD) et président de Finance en commun, a fait savoir qu'il se tenait prêt à travailler avec la FIFA sur une refonte de son modèle économique. L'homme n'est pas un inconnu dans les cercles de la gouvernance internationale : l'AFD, c'est le bras financier de la France en matière de coopération et de développement, un mastodonte qui brasse des milliards d'euros chaque année.
Sa proposition intervient alors que la FIFA bat des records de recettes, portée par l'inflation des droits TV, la multiplication des compétitions et une stratégie commerciale toujours plus agressive. On parle ici d'une institution qui a généré des revenus historiques sur le dernier cycle, avec la Coupe du monde 2026 en Amérique du Nord comme point d'orgue financier à venir.
Pourtant, le mot « crise » est bel et bien là. Il ne s'agit pas d'une crise de trésorerie — loin de là — mais d'une crise de légitimité, de gouvernance, de sens. La question posée par Rioux est celle de la redistribution, de la finalité de cette manne financière colossale, et de la cohérence entre les discours développementistes de la FIFA et la réalité de ses arbitrages budgétaires.
Notre lecture
Soyons honnêtes : quand un ancien haut fonctionnaire français spécialisé dans le financement du développement vient toquer à la porte de la FIFA, on peut avoir deux réactions. La première, c'est le scepticisme pur et dur — encore un technocrate qui veut apposer son nom sur un dossier médiatique. La seconde, plus généreuse et peut-être plus juste, c'est de reconnaître que quelqu'un pose enfin la bonne question.
Parce que le paradoxe FIFA est devenu grotesque. L'instance mondiale n'a jamais été aussi riche. Et pourtant, le football de base crève dans une majorité de pays. Les fédérations africaines, asiatiques, sud-américaines pour certaines, dépendent sous perfusion des subsides zurichois sans jamais atteindre une autonomie structurelle. Le modèle actuel, c'est celui d'un robinet ouvert en période électorale — chaque fédération reçoit sa dotation, vote bien au congrès, et on recommence quatre ans plus tard.
La FIFA n'a pas un problème d'argent. Elle a un problème avec ce qu'elle en fait.
C'est là que la proposition Rioux prend un certain relief. L'homme vient du monde du financement structurel, celui où l'on pense en termes d'impact à long terme, de conditionnalité, de retour sur investissement social. Appliquer cette grille au football mondial, ce serait potentiellement révolutionnaire. Imaginez une FIFA qui conditionne ses aides au développement d'infrastructures durables, à la formation des éducateurs, à la transparence financière des fédérations membres. On en est à des années-lumière.
Mais ne soyons pas naïfs. Infantino n'a aucun intérêt à ce que quelqu'un vienne auditer la logique de redistribution qui fonde son pouvoir politique. Le système actuel — un dollar, un vote, un sourire — est ce qui lui garantit sa réélection ad vitam aeternam. Introduire de la rationalité économique dans ce schéma, c'est menacer l'édifice clientéliste qui tient la FIFA debout depuis des décennies.
Il y a aussi une dimension géopolitique qu'on ne peut ignorer. Un Français qui propose de repenser la gouvernance financière de la FIFA, c'est aussi la France qui essaie de garder un pied dans le jeu mondial du football, à une époque où l'influence européenne recule face aux pétrodollars et aux ambitions saoudiennes. Rioux n'est pas un électron libre : c'est un produit du système diplomatique français, et sa démarche s'inscrit forcément dans un contexte plus large.
Ce qu'il faut surveiller
D'abord, la réponse — ou l'absence de réponse — de la FIFA. Si Zurich ignore poliment la proposition, ce sera un signal clair : on ne touche pas au modèle. Si, en revanche, des canaux de discussion s'ouvrent, même informels, cela pourrait indiquer que certains au sein de l'institution mesurent l'insoutenabilité du statu quo.
Ensuite, il faudra observer si d'autres voix institutionnelles rejoignent Rioux. L'UEFA, le CIO, des organisations internationales — le sujet de la gouvernance financière du sport mondial est dans l'air du temps. Une coalition d'acteurs crédibles pourrait transformer cette initiative isolée en véritable pression structurelle.
Enfin, gardons un œil sur le contexte politique français. Si cette proposition bénéficie d'un soutien élyséen ou gouvernemental, même discret, elle changera de nature. Elle passera du statut de ballon d'essai intellectuel à celui de levier diplomatique. Et dans le football mondial, la diplomatie a toujours pesé plus lourd que les bonnes intentions.
Une chose est sûre : tant que la FIFA empilera les records de recettes sans repenser fondamentalement sa redistribution, la question posée par Rioux restera sur la table. Qu'il soit ou non l'homme de la situation, le diagnostic, lui, est implacable.
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