Javier Tebas n'a jamais su tenir sa langue. Gianni Infantino n'a jamais su tenir ses promesses. Quand ces deux-là s'accrochent publiquement, c'est tout l'édifice politique du football mondial qui se fissure un peu plus. Et cette fois, le patron de la Liga n'y est pas allé avec le dos de la cuillère.
Les faits
Lundi, Gianni Infantino s'est auto-congratulé sur l'organisation de la Coupe du monde 2026, actuellement en cours aux États-Unis, au Mexique et au Canada. Un exercice de communication bien rodé, dont le président de la FIFA a le secret : tout va bien, tout est magnifique, circulez. Sauf que Javier Tebas, président de la Liga, a décidé de ne pas circuler. Via un message publié sur X (ex-Twitter), l'Espagnol a directement répondu à Infantino en qualifiant sa sortie de « message pathétique ».
Le clash n'est évidemment pas une surprise. Tebas et Infantino se livrent depuis des années une guerre de tranchées sur la gouvernance du football, l'expansion du calendrier, la répartition des revenus et, plus globalement, la vision même de ce que doit être ce sport. Mais cette prise de parole publique, en pleine compétition, marque un cran supplémentaire dans l'escalade.
Notre lecture
Soyons honnêtes : Tebas n'est pas un chevalier blanc. Le patron de la Liga défend avant tout les intérêts de son championnat, de ses clubs et de son modèle économique. Quand il attaque Infantino, il ne le fait pas par pur amour du jeu — il le fait parce que l'inflation compétitive orchestrée par la FIFA (Coupe du monde à 48 équipes, Mondial des clubs élargi, multiplication des fenêtres internationales) menace directement le produit « liga domestique » qu'il vend aux diffuseurs du monde entier.
Cela étant dit, Tebas a raison sur le fond, même si ses motivations sont discutables. La stratégie de communication d'Infantino est devenue une caricature. On parle d'un dirigeant qui, à chaque événement FIFA, se transforme en directeur artistique de sa propre gloire, distribuant les superlatifs comme des confettis. Vanter l'organisation d'un Mondial qui, rappelons-le, repose sur des infrastructures américaines déjà existantes et un marché nord-américain naturellement porté vers le gigantisme événementiel, ce n'est pas exactement un exploit de visionnaire.
Le vrai problème n'est pas qu'Infantino se félicite. C'est que personne au sein de la FIFA n'ose le contredire.
Car c'est bien là que le bât blesse. La FIFA fonctionne aujourd'hui comme une monarchie élective où le président contrôle l'ensemble de l'appareil. Les fédérations nationales, majoritairement dépendantes des subsides redistribués par Zurich, n'ont aucun intérêt à mordre la main qui les nourrit. Résultat : les seules voix dissonantes viennent de l'extérieur du système — les ligues européennes, l'ECA, et des personnalités comme Tebas qui n'ont rien à perdre en tapant sur Infantino puisqu'ils n'ont rien à lui demander.
Le terme « pathétique » est violent, certes. Mais il traduit une exaspération réelle dans le monde des ligues professionnelles face à une FIFA perçue comme hors-sol, autocentrée et sourde aux préoccupations des acteurs du quotidien — joueurs épuisés, calendriers saturés, compétitions dévalorisées par leur multiplication. On peut trouver Tebas antipathique, on peut juger ses méthodes brutales, mais son diagnostic sur la dérive mégalomane de la FIFA n'est pas loin de faire consensus chez les dirigeants de clubs européens.
Ce qu'il faut surveiller
La réponse — ou l'absence de réponse — d'Infantino sera révélatrice. Le président de la FIFA a l'habitude d'ignorer superbement les critiques, fort de sa base électorale dans les confédérations africaines, asiatiques et sud-américaines. Mais cette sortie de Tebas intervient dans un contexte particulier : la Coupe du monde 2026 est encore en cours, et tout incident organisationnel ou sportif pourrait donner du grain à moudre aux détracteurs.
Il faudra aussi observer si d'autres présidents de ligue emboîtent le pas. La Premier League, la Bundesliga et la Serie A partagent largement les frustrations de la Liga, mais elles s'expriment généralement de manière plus feutrée. Si le front commun des ligues européennes se consolide publiquement, Infantino pourrait être contraint de négocier plutôt que de décréter.
Enfin, cette joute verbale rappelle que la vraie bataille se joue en coulisses : celle de la gouvernance du football mondial. Qui décide du calendrier ? Qui capte les revenus ? Qui protège les joueurs ? Tant que ces questions resteront sans réponse satisfaisante, les Tebas de ce monde continueront de hurler. Et franchement, sur ce coup-là, on n'est pas loin de leur donner raison.
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